Peuples loups |

1) LOUPS DE L'EST ET LOUPS DU NORD
A la fin des années soixante on ne franchissait pas le Cercle Polaire Arctique comme il est devenu presque commun de le faire de nos jours. Je voulais arriver à l'Océan Glacial Arctique, mais je n'étais pas pressé par le temps. Aussi avais-je décidé de découvrir la Laponie, la plus vaste étendue sauvage de l'Europe Occidentale et la plus septentrionale, composée de 300 000 kilomètres carrés de forêts, de lacs, de marécages, de toundras et de massifs montagneux qui se répartissent entre la Norvège, la Suède, la Finlande et la Russie. Les lapons, peuple sans autres frontières que celles de ses propres migrations, fascinaient l'ethnologue en herbe que j'étais. Je savais le voyage difficile, dangereux même... "Le froid est d'une telle rigueur que pendant huit mois de l'année la neige et la glace couvrent en totalité la terre et l'eau... Dans bien des lieux marécageux vous trouverez parfois de la glace en toutes saisons; tandis qu'en été, l'air est envahi de moustiques et de moucherons néfaste venus en légions si nombreuses que le ciel en est obscurci...". Cette brève description du prêtre italien Negri que l'on envoya se perdre chez les lapons au XVIIe siècle, pour aussi peu enthousiaste qu'elle soit ne faisait qu'attiser mon intérêt pour des lieux apparemment si hostiles. Au bout d'un mois en Laponie, je compris combien elle était encore exacte aujourd'hui. Située bien plus au Nord que le Groenland méridional, cette région sans limites frontalières est cependant favorable à la vie animale. Ce qui est pour le moins curieux lorsqu'on saura que la température peut avoisiner 35° en été, et décroît jusqu'à moins 50° en hiver. Le soleil de minuit reste sur l'horizon plus de quatre mois et le solstice d'été offre au voyageur vingt-quatre heures de lumière continue... C'est à Pau, en 1763 que naquit Charles Jean-Baptiste Bernadotte qui devint Maréchal de France et roi de Suède. Deux siècles plus tard, étalées sur plusieurs années, les suédois organisaient des fêtes et des manifestations pour commémorer la naissance et les faits marquants qui jalonnèrent la vie du monarque. Louis Sallenave, Maire de la ville de Pau, me convoqua dans son bureau au printemps 1959. Il était au courant, me dit-il de l'expédition que je préparais (je m'étais "attaché" à deux journaux aquitains afin de m'assurer des sponsors qui plus tard et en échange de leur participation aux frais de voyage, publieraient mes photos et mes articles, et tout cela avait été rendu public) et me proposa d'officialiser mon voyage, en me nommant délégué de la ville pour figurer à certaines manifestations. Enthousiasmé par cette "aide" inattendue, j'acquiesçais et fus bientôt bardé de lettres officielles et autres introductions auprès du gouvernement suédois et des ambassades françaises de Norvège et de Finlande. J'allais aussi me retrouver en Russie, mais cela, ni Monsieur Sallenave ni moi-même ne le savions encore. Bref, après bien des préparatifs et des péripéties que connut ma 2 CV en traversant le Danemark et la Suède, je me retrouvais enfin, après mon séjour officiel, libre de m'avancer vers des lieux moins aseptisés. Par des routes caillouteuses et poussiéreuses à souhait, je sillonnais le pays, passant par Lulea, Boden et fis une longue halte à Jokkmokk, première vraie cité lapone, à l'intérieur du mythique Cercle Polaire. Je continuais ensuite jusqu'à Kiruna et enfin Kautokeino, grand centre de rassemblement des lapons et de leurs troupeaux de rennes. En même temps que des fêtes de retrouvailles annuelles, s'y célèbrent mariages et funérailles ! Des légendes lapones disent qu'il vaut mieux attendre de se retrouver entre amis pour décéder ! De toutes façons les libations sans fin auxquelles se livrent jeunes et anciens, femmes et hommes contribuent largement à la véracité de ces traditions. Comme je tombais au beau milieu de ces festivités, ponctuées de compétitions allant de luttes au couteau aux courses de rennes, je connus quelques moments particulièrement agités durant la semaine où je séjournais à Kautokeino. Les enfants lapons avaient découvert, pendant que leurs familles se livraient à toutes sortes de débauches, qu'il était très, mais vraiment très amusant de démolir à coups de pierres, des vitres et des phares de voiture. C'était aussi très drôle de découper en lanières la capote et les pneus de cette bizarre guimbarde qui appartenait à l'étranger. Bref, si je n'avais fini par découvrir un abri sûr, je me serai retrouvé avec un traîneau et encore ! Je laissais donc mon véhicule et partis à pied. Même si je pouvais aller plus loin, en réparant, je savais que les lapons n'apprécieraient guère qu'on viole le calme de leurs hameaux, faits de tentes ou de huttes de rondins. Je voulais atteindre un de leurs villages, Viskujärvi. C'était l'été, l'air était surchauffé, la chaleur écrasante, les moustiques pullulaient. Plus tard, en Laponie finlandaise je réussirai à trouver de "l'huile de jungle", répulsif peu ragoûtant mais seul remède presque efficace. Pour le moment j'avais le front et les mains en piteux état. Les moustiques s'introduisaient dans mon nez, mes yeux, mes oreilles. Si par malheur j'ouvrais la bouche, les bestioles s'enfonçaient dans ma gorge qui me grattait atrocement. Des commandos de simulies s'infiltraient dans mes bottes, donnant l'assaut à mes chevilles. D'autres se régalaient dans mon dos, s'étant faufilés entre col et bonnet. Même dans les pays équatoriaux où j'ai vécu, je n'ai jamais connu depuis une telle voracité de la part de ces insectes. Les pistes en Laponie ne sont guère sûres, quant aux cartes, elles sont d'une imprécision remarquable. J'avançais à raison d'une quarantaine de kilomètres journaliers. Fréquemment, éclataient de violents et courts orages. Parfois j'enfonçais jusqu'aux genoux dans les fondrières du sol tourbeux. On peut errer pendant des jours, sans rencontrer âme qui vive, tant il est facile de s'égarer dans ces solitudes où la densité de la population ne dépasse pas un habitant au kilomètre carré. Cependant la piste que je suivais se rétrécissait, se réduisant à ma seule largeur. La sente était comme asphyxiée de part et d'autre par un taillis d'une épaisseur telle, qu'on nomme ce genre d'endroit, la jungle arctique, le sol se détrempait, au fur et à mesure que j'avançais et, je ne tardais pas à me retrouver au beau milieu d'un marécage, encore dissimulé par les fougères et les mousses. Faire demi-tour était trop long et contourner n'était pas possible. Des arbres écroulés dans la boue servaient de passerelles pour les passages les plus risqués, où la moindre chute aurait été fatale. Enfin j'atteignis une terre dénudée et sèche. Cette sorte de clairière s'avançait jusqu'à l'orée d'une forêt de pins. Je savais que les forêts étaient peuplées d'ours bruns, de gloutons et de loups qui avaient survécu aux traques du gouvernement, avant qu'il ne revienne sur ses impitoyables décisions et ne favorise leur survie. Sans les connaître, sauf pour les avoir vus dans des parcs zoologiques, j'aimais les loups. Dans mon enfance déjà, j'avais été louveteau. Je sais maintenant que c'était beaucoup plus pour le mot lui-même que pour le scoutisme. Akela et les autres héros des histoires de Kipling, revues par Baden Powell, me fascinaient. Je me régalais des feux de camps et des jeux de pistes. Dans mon esprit, quelque part, j'étais fils de loup et un louveteau se doit d'aller en forêt... Quand j 'arrivais au Cercle Polaire, cet épisode de ma vie d'enfant que je viens d'évoquer était assez flou et même effacé (du moins je le croyais quand je partis en Arctique). Mon but était de satisfaire l'intense curiosité que je ressentais pour les hommes et les paysages du Grand Nord. La recherche ethnologique me passionnait, la faune bien moins. Pourtant plus je me retrouvais éloigné de la civilisation, plus j'éprouvais un désir, d'abord diffus puis de plus en plus conscient d'une rencontre avec les loups. J'avais appris que les loups étaient traqués au moyen de carcasses d'animaux contenant des appâts empoisonnés. Je savais également que la population sédentaire de carnassiers était renforcée en hiver, de manière spectaculaire, par des loups russes qui franchissaient les frontières de l'URSS de l'époque. En réalité je ne savais rien ou très peu sur les loups. Malgré mes rêves d'enfance qui me poussaient à rechercher leur compagnie, mon intérêt pour eux s'était dilué au profit de la recherche d'autres connaissances. Mentalement je n'étais pas préparé à les rencontrer, mon esprit était encombré d'histoires idiotes ou inexactes sur leur comportement. Je ne pouvais me défaire, en pensant aux loups, de l'idée de danger. J'avais lu les lignes que le prêtre-voyageur Magnus avait écrites sur les loups de Laponie, au XVII siècle. Il contait que, privés d'autres proies par les rudesses de l'hiver, les loups attaquaient les traîneaux chargés de voyageurs et que ces derniers, qui les repoussaient à l'arc et au mousquet, en faisaient grand carnage. Selon le bon curé, les loups entraînaient les rennes domestiques au cur des forêts pour les y mieux dévorer. C'était curieux, je ne cessais de penser aux loups alors que je n'avais pas aperçu la queue du moindre d'entre eux. Etait-ce un pressentiment, une certitude ? Epuisé, j'avais décidé de camper dans la clairière près d'un bouquet d'aulnes. Mon paquetage était sommaire. Quand je flâne aujourd'hui parmi les rayons d'articles de sports de montagne ou de randonnée, je ne peux m'empêcher de sourire devant tant de commodités et de luxe offerts aux sportifs. Je n'avais rien de tout cela et deux peaux de rennes, non tannées me servaient de matelas et de couverture. Pas le moindre sac de couchage, ni camping-gaz... J'avais fait un feu, malgré la clarté continuelle, même si je n'avais rien à cuire ce soir-là. J'aimais la danse des flammes. Le temps s'écoulait, j'avais mangé du pain et des sardines et j'allumais ma pipe, le silence était absolu. Le feu m'hypnotisait. Quand je cessais de fixer le feu et portais mon regard aux alentours je crus que j'étais victime d'une hallucination, car je n'étais plus seul... Je crois que j'aurais voulu être à ce moment-là, arbre, lichen ou caillou, me fondre dans le règne végétal ou minéral mais ne plus être humain. Les loups étaient là. Ils étaient sortis de la lisière de la forêt, d'autres continuaient d'émerger d'entre les troncs. En tout, ils devaient être une dizaine. Le groupe était scindé en deux. Le gros de la meute formait une sorte d'arc, des éclaireurs immobiles me surveillaient. Soudain les éclaireurs s'avancèrent vers moi. Leurs yeux verts et or fixaient un peu trop. Alors je me repris, saisis quelques brandons et les lançais dans leur direction. Immédiatement les loups stoppèrent leur avance. Durant deux, peut-être trois heures, nous nous contemplâmes avec, de ma part tout au moins, une immense curiosité. Les fauves faisaient quelques courtes allées et venues, mais ne franchissaient pas les limites que mes braises avaient tracées. Soudain ce fut le sabbat ou presque. Un désordre bruyant s'installa. Pris par je ne sais quelle frénésie, les loups coururent de tous côtés, se jetant les uns sur les autres. On aurait dit un bal surréaliste, où seuls les danseurs savaient peut-être ce qu'ils faisaient. Jappant de plaisir, des carnassiers s'allongeaient sur le dos ,roulant sur eux-mêmes ou leurs compagnons. Pour moi qui ne connaissais pas les règles du jeu et ses rites, cette fête extravagante était incompréhensible. J'avoue que j'avais peur qu'elle ne dégénère et que tous ces guerriers en liesse, ne se retournent contre moi. De vieilles images de danses du scalp s'associaient aux loups bondissants... Mais il n'en fut pas ainsi. Aussi soudainement qu'elle avait commencé, la folle kermesse prit fin. Comme s'ils avaient obéi à un ordre mystérieux venu d'on ne sait où, les loups se calmèrent en un clin d'il et se regroupèrent autour de leur dominant et de sa compagne. Cette ultime vision, je ne pourrai l'oublier. Le chef considéra le clan puis se retourna, sa femelle se rangea à son côté et tous les deux trottèrent vers le sous-bois, suivis par la meute en parfait ordre de marche. C'est ainsi que disparurent le condottière et ses soldats vers une destination d'eux seuls connue. Après cette célébration païenne durant laquelle ils s'étaient livrés aux divertissements les plus débridés, dans la clairière hospitalière, la chasse sans doute allait reprendre... L'être vertical qu'ils avaient soigneusement observé ne leur ayant point paru représenter le moindre danger, ils avaient toléré sa présence. S'ils avaient voulu, ils n'auraient fait qu'une bouchée (ou deux) de moi. Leur attitude ne correspondait en rien à l'image cruelle que nous avons d'eux. Quelle assemblée d'hommes aurait réagi de cette façon si un loup avait été à proximité ? Cette nuit là, il y eut plusieurs concerts de hurlements d'abord assez rapprochés puis, de plus en plus éloignés. Les premiers hurlements étaient en telle harmonie avec la Nature qui m'environnait, qu'il me sembla, à leur beauté sauvage et apaisante, qu'ils ne pouvaient chanter que l'amour... Plus tard les hurlements s'espacèrent et ne furent plus émis en groupe. Les prédateurs devaient avoir posté des sentinelles, envoyé des éclaireurs et, tous ces loups isolés guettaient des proies et se renseignaient mutuellement sur leurs déplacements. Quand je n'entendis plus hurler, je méditais sur tout ce que j'avais vu et entendu : la vision du départ évanouie, les chants d'amour et de chasse, éteints, et cette nuit arctique, aussi claire que le jour, tout, me donnait envie de remercier la Nature et de prier les dieux des Forêts. Ensuite, je connus bien d'autres aventures en ces contrées. J'en ai décrit certaines il y a bien longtemps dans un autre livre. Mon adoption par une famille lapone nomade m'entraîna jusqu'en Russie. Vêtu comme mes amis, crasseux à souhait, j'eus la chance de ne pas attirer l'attention des autorités soviétiques qui nous considéraient comme des va-nu-pieds de peu d'intérêt. Ainsi notre apparence de gueux, nous épargna bien des contrôles et je revins en Laponie finlandaise comme j'en étais parti, c'est-à-dire incognito. Lorsqu'au terme de ce premier voyage je retrouvais ma 2 CV à Kautokeino, je passais de longues heures à panser ses blessures. Mais ce fut peine perdue, car lorsque enfin remise sur roues, elle parvint à s'ébranler et consentit à parcourir une petite centaine de kilomètres elle rendit l'âme, en l'occurrence le vilbrequin et je dus la faire acheminer par d'autres moyens jusqu'à Jokkmokk où elle fut réparée. Je suis revenu plusieurs fois en Arctique et j'y ai rencontré et admiré d'autres loups. Parfois, il est vrai, ces contacts furent "limite". Jamais il ne s'est agi d'attaques par traîtrise, en fait il n'y eut pas d'agressions envers moi, menées à leur terme, mais de sérieuses intimidations, oui. Je me rends bien compte que si des situations extrêmes, se sont produites, ce fut presque toujours par des maladresses de ma part. Tentatives d'approche mal préparées, mal exécutées, non respect de la capitale "distance de fuite", etc. J'ai souvenir de babines hautement retroussées sur de magnifiques dentures, de grondements à ne pas prendre à la légère, de regards et d'attitudes fermes qui délivraient un message parfaitement intelligible : "Ne fais pas un pas de plus, sinon je te saute dessus". Mais j'ai aussi souvenir de refus de contact, d'éloignements circonspects ou de fuites hâtives. Des générations et des générations d'hommes, par leurs coutumes belliqueuses, étaient à l'origine de ces réactions. La population lupine sauvage nous tolère bien mieux que nous le faisons envers elle. Elle admet et comprend notre droit au partage de la Nature, que si souvent nous lui refusons. Pour ma part je savais que je ne pourrai oublier les loups d'Arctique et leur générosité bienveillante.
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