C'était durant les
ides de mars.
Comme à l'accoutumée,
j'avais égrené l'après-midi en longs moments de méditation
tantrique transcendantale avec ma partenaire habituelle, une jeune
tibétaine, ma foi assez délurée. D'une ultime chiquenaude érotico-
rituelle, l'espiègle montagnarde me fit savoir qu'elle s'en retournait
vers sa hachélème.
Apaisé, bien dans
ma peau au sortir de cette bénéfique séquence, cultuelle, culturelle,
et néanmoins agitée, je me mis à me brosser mes poils intérieurs
et tentais vainement de faire un semblant de coiffure à ma
vieille tête de garou mal dissimulée, bossuant par endroits
ma peau humaine. En proie à une petite faim post-relationnelle, je
décidais incontinent de me rendre dans une gargote mal famée de type
méditérranéen, dont on m'avait conté pis que pendre et où je
risquais peu d'attirer les regards. Coupant mon visiophone à la barbe
d'un thuriféraire dégoulinant de logorrhée spécieuse, j'enfilais ma
vieille pelisse en peau de chagrin et sortis par une poterne dérobée.
Saisi par une friponnerie
de frimas qui me mordait voracement le pif, les ouïes, les griffes
et les palmures internes de mes mains, je tentais vainement d'introduire
celles-ci dans les poches de ma zobeline. L'une étant occupée par
un traité d'eschatologie, l' autre par un manuel de casuistique, ma
tentative échoua piteusement. Pressant le pas dans les venelles malpropres
de la cité portuaire, aux remugles de bouillabaisse mal coagulée,
où j'avais élu tanière, je songeais, penaud,
à mon régime alimentaire bien trop riche ultimement. Ce soir, je voulais
me substenter médiocrement d'aliments pauvres, pauvres en quantité,
pauvres en qualité…Décalorisés ! Bref, j'avais envie
d'être dégoûté. L'antre envisagé, avisé, puis choisi, combla
tous mes désirs !
Tous mes désirs et
plus encore. L'endroit d'abord était bien à l'image des marchands
de soupe qui l'avaient imaginé et extirpé de leurs cartables
poisseux. Construit sur un ancien dépôt d'ordures, marécageux,
lui même amoncelé sur un vieux charnier du XVIIème
siècle, ce désastre culinaire était confiné dans les
tripes d'une sorte de clapier préfabriqué. La nourriture, elle, était
fade, incolore et plus puante qu'inodore, exception faite d'un agréable
et vague relent de catacombes qui n'aurait pas déplu à
mon copain vampire, Dracula. Servis décongelés à la va-que-j'te-pousse,
tous les plats se ressemblaient furieusement, arborant impudiquement
et impudemment, cet air de famille qu'ont en commun tous les déchets,
du résidu au détritus, de l'épluchure à la rognure, du rogaton au
trognon… J'eus beau essayer une douzaine de mets que rien ne différenciait,
je ne parvins pas, malgré leurs appelations ronflantes, à identifier
leur maigre et suspect contenu. Découragé, l'estomac aigri et criant
famine, j'abandonnais cette caverne des Quarante Voleurs, au bord
de la nausée, refusant d'honorer, éructant et bavant, l'addition
qui était bien l'unique chose salée que servait l'infâme boui-
boui. Lourd de rots et de flatulences en grouillante gestation, je
me dirigeais vers mon vieux club, histoire de savourer un alcool décent
et roboratif.
Une fois arrivé dans
ce local accueillant et feutré où j'avais mes habitudes, je fis un
signe discret à un barman hirsute qui m'apporta séance tenante un
High-Jack de vingt ans d' âge, un de mes breuvages favoris, qu'accompagnait une salade marocaine
justement pimentée. Illico presto, je m'affalais dans un superbe
fauteuil en synthé-cuir bleu outremer à l'ergonomie volumodulable.
Comme d'habitude, les micro-capteurs prirent mon empreinte corporelle
aux dessous lycanthropiques, envoyant à leurs confrères microprocesseurs,
des brassées d'informations salaces, afin que formes et tissus s'adaptent
parfaitement au moindres creux et bosses de mon anatomie, passablement
rafistolée et assez curieuse pour que les badauds m'abreuvent parfois
de quolibets.
Parvenu avec délectation
au huitième verre plein à ras bord, je commencais à me sentir aussi
beurré qu'une tartine matinale, originaire de Normandie...
Machinalement, je
m'emparais d'un périodique étalé sur une table basse et le parcourus
d'un œil avachi. C'est alors qu'un gros intitulé de première page,
éveilla mon intérêt d'auteur hérétique, lupin et noctambule autant
que somnambule et stimula mes neurones assoupis. Le titre en était"
Découverte d'un manuscrit à Neuwisigoth ".
Fortement captivé,
je chaussais mes bésicles et me plongeais dans la lecture de
l'article que je reproduis ci-après, tant il me parut alléchant dans
son apparente débilité.
(De
notre correspondant particulier)
Un
groupe de chercheurs illustres, constitué essentiellement d'exégètes,
de simoniaques, de brocanteurs ambulants et d'évêques
lubriques, vient d'effectuer une trouvaille archéologique capitale,
pour la meilleur connaissance du passé de notre chère et antique cité
de Neuwisigoth. En effet, au mépris des émanations méphitiques et
délétères que dégagent les égouts de la place du marché, ces intrépides
et savants autodidactes ont exhumé des boues excrétoires, un pesant,
souillé et mystérieux coffre de fer. A l'intérieur, gisait
depuis des siècles un manuscrit idéographique écrit sur papier hygiénique,
scotché sur une antique cuvette à la turque en faïence d'Anatolie.
Immédiatement soumis à la thermo-luminescence, ce parchemin fut jugé
parfaitement authentique comme d'ailleurs le réceptacle à déjections
androgynes auquel s'accrochait encore d'étranges matières
polymorphes, aussi fossilisées qu'une crotte de dinosaure.
Au vu des révélations
apportées par le décryptage du texte dont certaines, nous a-t-on-dit,
sont déjà classées secret-défense au cabinet ministériel correspondant,
nous pouvons déjà proposer à nos fidèles et néanmoins cultivés
lecteurs, une première version, certes édulcorée et amaigrie par les
multiples censures qui nous régissent. On nous fera remarquer
l'exceptionnelle pauvreté de la langue employée, ses maladresses,
ses abus de barbarismes et de syllogismes, ainsi que ses emprunts
éhontés à l'ancien dialecte local. Cependant, nous pensons que le
document prime et que l'inculture de son auteur, sûrement un rustre,
un forçat ou un magistrat du parquet, saura être absoute par nos érudits
et raffinés liseurs.
Voici donc la traduction
tapuscrite du manuscrit. Si certains paragraphes ou certaines phrases
vous semblent particulièrement obscurs ou confus, voire inintelligibles,
souvenez-vous que seule l'omniprésente et omnipotente inquisition
réelle et virtuelle, est responsable des ablations et mutilations
incohérentes et textuelles qui jonchent l'inapréciable document.
Rude et gavante lecture ! C'est tout le mal que vous souhaite votre
dévoué correspondant particulier.
Godefroid Le Gueux
J'étais harassé...
J'avais passé la journée
à mon labo du R.S.C. (Recherches Scatologiques et Cryptozoologiques)
où je cumulais les fonctions et les prébendes de balayeur, homme de
peine, et chercheur de pointe. Depuis quinze ans, je faisais le même
boulot tordu, examinant des crottes de dinosaures, généralement dimorphes,
au carbone quatorze, mon employeur étant spécialisé dans l'étude de
la datation des colombins, et mettait un point d'honneur à exceller
dans son métier d'analyseur de bronzes coulés.
En fait notre labo
et ses dépendances recelaient une fabuleuse quantité de selles de
toutes provenances : politiques et apolitiques, huguenotes et catholiques,
royales et vassales, urbaines ou champêtres , elles étaient toutes
là, soigneusement répertoriées. Un vrai musée des fèces.
J'en avais ma claque
de ce gagne-pain pourri et j'avais décidé de prendre ma retraite,
incessamment sous peu.
Après être passé au
bactéricide, qu'on disait aussi spermicide, je regagnais mon chez-
moi, ivre de fatigue. Toute cette camelote que je tripotais journellement
me rendait fou. Je me jetais sur ma litière, tout habillé,
sombrant aussitôt dans un sommeil comateux qui me sembla ne jamais
devoir finir. Quand je m'éveillais le lendemain, sans même avoir
commis la moindre agression de routine, je compris que, plus jamais
rien, ne serait pareil… RIEN…
Car ce matin-là, le
soleil se leva trois fois…
Trois vaines et inutiles
fois…
Pâle, épuisé, il
renonça à former son ellipse orthodromique tentant, mais en pure perte,
de zigzagodromer pour atteindre son but. Pour l'honneur, il entama
une ultime demi-tentative, laquelle échoua aussi misérablement que
les antérieures. C'est qu'il se faisait vieux le soleil… Il lui en
coûtait de poindre à l'horizon et plus encore de s'élever pour lécher
les zones zénithales… Stupéfait, ahuri, je vis que, conscient de son
extrême faiblesse, il se laissait retomber pesamment à l'endroit précis
qu'il aurait dû quitter pour remplir son devoir d'astre plafonnier.
La catastrophe que
j'évoque, eut d'emblée des répercussions désastreuses sur le bétail
et les hommes, me privant ainsi de succulentes victimes. Chauffés
à blanc, rôtis, calcinés, ceux et celles que ses rayons n'abandonneraient
plus jamais, se réfugièrent au plus profond des cavernes, des anfractuosités
et des trous de taupes.
Les nouveaux troglodytes,
appréhendaient justement l'intempérance solaire, d'autant plus que
jamais la planète n'avait été capable de tourner sur elle-même, ainsi
que l'affirmaient mensongèrement, les légendes du deuxième millénaire
et les pictogrammes de la prim'histoire. D'ailleurs comment aurait-elle
pu, puisqu'elle était plate comme une limande ou une galette orientale
au sésame.
Des deux côtés de
la terre plane, les indigènes consternés, puis affolés, expérimentèrent
une endémie de suicides, définitivement virulente. Le moral
était au plus bas ; personne ne voulait entendre parler d'une obscurité
éternelle, personne non plus ne souhaitait griller vingt quatre heures
sur vingt quatre…
Mais le pire restait à venir et la situation se détériora de manière exponentielle.
Sans l'ombre d'un
hasard, au moment précis où l'astre-roi, regagnait sa couche, Alpha
du Centaure décida de convoler en illégitimes noces avec sa copine
Arcturus, ce qui n'arrangea rien et indigna la plupart des étoiles
puritaines intergalactiques, surtout qu'incontinent, à peine attiédie
la saillie copulatoire, des rejetons naquirent en grand nombre et
à la queue leu leu, expulsés en stridences pétomanes et incandescences
métissées de lueurs fulgurantes.
" Jamais vu autant
d'étoiles filantes à la fois " commentèrent, excités, plusieurs détraqués
de leur état, qui hantaient les coins de rues malpropres durant ces
heures propices à tous les dérèglements. La vieille cité où j'habitais
n'avait pas échappé à la panique générale. Partout régnait la frayeur.
Est-il besoin de dire que nous nous trouvions du côté obscur ?
Ce noir qui nous surplombait,
nous encerclait, nous asphyxiait, était quadrillé de mouvantes hachures
multicolores qui nous terrorisaient tous et nous induisirent à commettre
des actes étranges, répréensibles et repoussants, le
plus souvent, irrémissibles.
Ainsi mon plus proche
voisin décida d'occire son treizième félidé pour la seule aberrante
raison qu'il était du plus beau noir cosmique !
D'ailleurs une de
mes voisines, que l'on disait un peu dérangée, agit de même avec son
ragondin préféré, et cette fois sans la moindre raison. Au moment
où j'écris laborieusement les jambages de mes lignes, je me souviens
d'une autre habitante de mon quartier qui chuta dans mon jardinet
et, les os rompus, agonisa durant de longues heures.
Sorcière de son état,
elle avait perdu l'équilibre en survolant ma maison sur son manche
à balai. Pas question de lui porter secours ! La vieille salope puante
n'avait que ce qu'elle méritait depuis le temps qu'elle nous les brisait.
Par contre, j'étais ennuyé pour mes rhododendrons sur lesquels s'étaient
répandues ses chairs avariées et ses viscères putrides.
Vraiment, notre chère
et antique cité offrait un spectacle abominable ! Des gamins cruels
commençaient à dépecer des vieillards, utilisant leur peau pour confectionner
des lanières de cuir destinées à capturer et à étrangler des mylodons
pris de folie. Ceux-ci envahissaient nos rues à la recherche d'hypothétiques
déchets de festins. Ils couvraient nos pavés d'énormes colombins
noirs, transformant notre ville en une sorte de cargo empli à ras
bord d'une malodorante cargaison fécale ; la mauvaise réputation des
monstres mylodoniques était ancrée à ce point dans les gènes de nos
chers petits, qu'ils les massacraient allègrement lorsqu'ils pouvaient
les attraper au lacet. Il est bon de se souvenir qu'à l'époque où
je rédige ce texte, de mes pattes aux griffes si longues qu'elles
me compliquent la prise en main d'une plume d'écritoire, c'est
à dire à l'aube du troisième millénaire après Yesuah Ben Youssef,
fils bien aimé de l'oreille de Marie et d'un menuisier charpentier
en exil politique, on avait depuis longtemps, renoncé à épargner toute
forme de vie sauvage et hétérozygote.
Epouvanté, j'allais
renoncer à progresser dans ce cloaque, lorsque survint un alopécique
étique affligé d'un chef de hulotte d'où, par une sorte de bec corné,
s'échappait un hululement sinistre et idiopathique. Son aspect repoussant,
son teint cireux, étaient ceux d'un zombie frais exhumé de sa bière
par un tonton macoute. Vêtu comme un myrmétologue en goguette, il
s'avançait à ma rencontre, en sautillant de travers, tel une autruche
enceinte. Démesurément grand, il se pencha sur moi, éructant des idiolectes
visiblement bien rhyzomisés, dignes d'un cavernicole averti. Son haleine
puait les pommes pourries. Je ne comprenais rien à ses paratoxytons,
ce qui le rendait de plus en plus atrabilaire. Je me mis à faire de
grands moulinets avec mes longs bras de garou afin qu'il s'éloigne,
car je n'avais même pas envie de le tuer et encore moins de
dévorer cette charogne vivante. L'ordure alors me décocha un
fameux coup de pied dans l'iliaque, mais fort heureusement, me rata
de peu. Ecumant de rage, il récidiva par un autre coup tout aussi
furieux qui me faillit rompre l'ischion. Je fulminais. Il ne me quittait
pas du regard atroce de ses orbites énuclées dont j'avais un mal fou
à me défasciner. Je finis par le gifler violemment, ce qui le projeta
contre un mur orbe et rugueux. Sous le choc, le fluet s'effrita, telle
une termitière multiséculaire et desséchée. Un zeste de vent le dispersa
en nuée pulvérulente et polluante. Ouf !, cela faisait une abomination
de moins !
Pendant ce temps,
autour de nous, dans le cosmos, les commérages allaient bon train.
La diaspora stellaire cancanait à tire-larigot sur l'union de ces
grandes folles d'Alpha et d'Arcturus. On entendit même l'infecte Protée,
héler la très éthérée K.69 pour lui dire, entre deux pets d'astéroïdes,
que si ces foutus vermisseaux qu'on nomme terriens, avaient déjà leurs
pédérastes, elles, maintenant, héritaient d'un couple de pédéastres. N'importe quoi !
Mais, ceux d'entre
nous qui croyaient avoir atteint les pires sommets de l'atroce, de
l'indicible et de l'inénarrable, se trompaient lourdement…
Une épouvantable brèche
fissura et fracassa l'espace et la matière, concrétisant une gigantesque
fracture spatio-temporelle. Du coup, le temps s'abolit et se figea
en résidus apocalyptiques, ridiculisant à jamais les instruments sophistiqués
qui avaient eu la prétention de le mesurer. Montres de gousset, pendules
et horloges municipales allèrent à la poubelle. Ah ! Si seulement
j'avais possedé une bonne vieille clepsydre...
L'air se densifia
d'antiparticules, antiprotons, antineutrons et autres positons ; les
miroirs cessèrent d'absorber gloutonnement la troisième dimension
de nos propres images. Abasourdi, choqué, je me sentis cerné par des
forces abominables et hallucinatoires.
Stoppés en plein
mouvement, des passants mâles, femelles et indéterminés, avaient adopté
de curieuses postures dignes de la statuaire hindoue. A certaines
fenêtres, j'apercevais des couples enchevêtrés l'un dans l'autre jusqu'au
trognon, pour l'éternité figés, en coïtus interruptus. Déjà, certains
corps se réduisaient en poussière, sous l'emprise malsaine du vent
crypto-polaire qui squattait nos rues, à grande vitesse. Miasmes
et déjections de toutes origines, me balafraient le visage. Quant
à la puanteur… Halluciné, je tentais d'effectuer quelques gesticulations… Et cela marcha.
Tout près de moi,
pas encore détérioré, gisait le cadavre d'une jeune étrangère sur
sa draisienne déchiquetée. Quelqu'un avait déposé un
bouquet d'anthuriums. Une touriste probablement, à en juger par sa
vêture criarde. Son postérieur rebondi, largement découvert par un
kilt retroussé, provoqua en moi une intérèssante bandaison qui acheva
de me rassurer sur mon taux de testostérone.
Etrangement, mais
fort heureusement, je n'étais pas affecté par la mortelle paralysie,
qui avait fait trépasser mon voisinage...
Titubant sous l'impact
de tant d'émotions, je regagnais vaille que vaille le rez de chaussée
de mon petit pavillon minable de garou de banlieu. Je me postais aussitôt
à la croisée de ma cuisine, guettant inlassablement l'ébauche d'une
improbable reprise d'activités et donc de vie, fut-elle embryonnaire.
J'y restais une dizaine
d'années !
Ouais, par Belzébuth,
dix putains d'années passées à faire le guet comme la laide Sœur Anne,
sans quitter mon lamentable observatoire. Sauf pour satisfaire mes
besoins naturels et artificiels réunis, au plus proche et au plus
vite et croquer sans faim ni désir quelconque, de très
rares pékins cadavériques, échoués dans
ma zone. A la maison, apathique je me contentais d' ingurgiter quelques
mesclins et des sachets merdiques, probablement iophylisés sous Jules
César. Leur contenu était censé combler mes carences en sels minéraux
et protéines faisant ainsi la nique à mon avitaminose chronique.
Je les avais thésaurisé durant des lustres sans trop savoir pourquoi…
Le puits de mon potager
maigriot me fournissait une eau brunâtre, huileuse, juste bonne à
m'éviter de claquer de déshydratation, ma condition d'homme-loup me
persécutant d'une soif inextinguible.
Par Astaroth et le
666 je me signais à l'envers par trois fois comme le veulent la Tradition,
le Grand Albert et le Nécronomicon. Tout ce rituel pour ne pas laisser
éclater ma rage ! Dix foutues années à me les geler, mes pattes glacées,
recroquevillées, dans ce qui restait des poches lacérées
de mon vieux pelage mité de rechange, par le temps rendu fadasse.
Et cette empafée, cette saloperie de lune bouffie et mal-baisée qui
me narguait en me flanquant éternellement sous le nez, sa même face
vérolée de milliers de cratères à comédons...
Pas vraiment une lune de garou !
Lors, je m'abîmais
dans des apophtegmes et des cogitations chaotiques. Je ricanais de
mes poils hirsutes, en songeant que depuis longtemps, il ne devait
plus subsister la moindre trace de vie dans les ruines des hameaux
à bouseux qui jouxtaient presque, les croulants murs de garde
de notre hostile citadelle de Neuvisigoth. L'ignoble bâtisse avait
dû s'engloutir dans un marécage mal asséché qui ne l'avait
que trop supporté.
Je m'étais laissé
dire que dans des temps reculés, de semblables sinistres cités
avaient infecté puis métastasé notre Occitanie bogomile. Sans que
j'en devine la raison, cet assassin de vent polaire déprogramma sa
course échevelée et se mordit la queue tel un vulgaire canidé atteint
de démangeaison anale.
Un crachin sinistre
et pleurnichard le remplaça vite fait puis se mua en pluie lourde,
grasse et acide.
J'étouffais comme
un asthmatique en manque de ventoline sous un ciel noir-bouillasse
mais toujours aussi mortellement brûlant comme un micro-onde pris
de folie suicidaire.
Je n'en pouvais plus,
j'étais au bout du rouleau. En dix ans, rien n'avait changé ou presque.
Les momies ratatinées dont j'étais entouré, tombaient en poussière
au moindre appel d'air. Leur seule présence me démoralisait. Avec
l'urine trouble qui giclait des cieux et liquéfiait charognes et immondices,
ma rue, de pourrie, était devenue franchement dégeulasse.
Croix de bois, croix
de fer, j'étais persuadé que plus aucun survivant homo lupus n'apparaîtrait
dans cette désolation. Rien, absolument rien n'arriverait, ne se produirait,
ne me surprendrait, en bien ou en mal… A quoi bon continuer à espérer
et, en outre à espérer quoi ? Irrité, je procédais à une toilette
ultime et, tripotais quelques livres et palimpsestes
qui m'étaient chers et mis définitivement ma
clef romane sous ma porte gothique. Ensuite je me hâtais d'avancer
parmi les détritus fétides qui encombraient la chaussée : émergence
délétère de bulles baveuses, crevant la surface du cloaque qui avalait
mes pas, rongeait mes bronchioles et s'ingéniait à m'aspirer en une
répugnante et poisseuse succion.
Souvenez-vous, je ne puis mourir. Seulement
souffrir, mais de quelle manière !
...J'ai beau être garou depuis les
siècles des siècles, les tortures qu'on inflige à
ma carcasse bien vivante, au dela des apparences mortifères
que je présente, ne me sont pas moins horribles à supporter.
On m'a parfois découpé en morceaux mais, sachez que
le moindre débris de moi même est à lui seul capable
de provoquer mes réincarnations intégrales...
Les yeux clos je franchis
le pas…
- " Prêt ? " me nasille une voix synthétique et sépulcrale…
-" Prêt " je m'entends répondre d'un ton chevrotant
-" Action " éructa sans appel la voix d'outre-tombe.
En moins de temps
qu'il n'en faut pour l'écrire je fus ébouillanté, tranché, dépecé, émincé... Circonstance foutrement bizarroïde, une alégresse
débordante et orgasmique, inonda les miettes qui subsistaient de mon
être. Aucun doute n'était plus permis, " Elle " était encore au mieux
de sa forme.Vaguement rassuré, je ne sais trop pourquoi, je me laissais
aller à une certaine paix intérieure pendant qu' "Elle " me digérait
avec volupté.
Je suis las de conter
et raconter, et c'est ici que, par ma volonté s'achève
la funeste et funèbre odyssée de ma ville, tandis que la mienne propre,
chemine sur la voie lumineuse de ma dix-septième réincarnation. Entre
caudalité et causalité, les bouts épars de viande et d'os de ma dépouille,
suçés puis dissous par les sucs de la Machine, sont ejectés en bouillie
sanguinolente canalisée vers l'agora, comme au bon vieux temps du
docteur Guillotin. Un peu de jus rosâtre, épandu sur les pavés usés,
atteste encore de ma dernière présence karmique. Je progresse vers
l'Eveil total et me sens en parfaite harmonie cosmique avec la nouvelle
apparence charnelle que m'alloue la métempsychose.
Je suis à nouveau
un avatar.
Et… j'apprends à lisser
mon pelage roux de loup et noir bleuté de corbeau solitaire. A présent
je me réalise dans une bi-transformation et ma réincarnation
me fait deux en un.
Entouré à l'infini
de vastitudes sablonneuses, garances, amarantes, ocres et terres de
sienne, je médite, sous l'Arbre du Ténéré. D 'un coup de croc mais
aussi de bec précis, j'arrache mon plus
long poil et ma plus belle plume afin de vous écrire, à vous,
l'hypotétique. A leurs extrémités, perlent des gouttes de sang
qui seront mon encre et
vous véhiculeront, dans les
temps à venir, les stigmates d'un de mes passages.
Par la suite, je tracerai
un mandala qui guidera spirituellement, mes premières courses
et mes premiers envols.
Enfin je pourrai courir dans les steppes
et prendre mon essor dans les nuages...
A l'instar de Sagremor,
Agravain et Perceval qui recherchèrent le Graal à Montségur,
Lombrives, Ornolac et sur les domaines interdits du roi-pêcheur, j'irai
en quête de mes semblables : non ceux d'apparence ou d'espèce, mais
bien d'âme, de cœur, d'esprit et de moeurs, évitant la tragique confusion
de l'être et du paraître.
Jusqu'au jour faste
et lumineux où je rejoindrais la Louve Blanche des hyperboréens, le
Loup Gris des Algonquins et des Abenakis, le Loup Bleu des Mongols
et le Loup Noir des Céltibères… compagnons indéfectibles des parcelles
d'éternité de mes errances, partagées depuis l'Aube des humanités
transformables.
Mais il suffit. La
suite m'appartient et je la cèle.
Et d'un cri, mi croassement,
mi hurlement, que votre ignorance considérera, bien évidemment, comme
lugubre… Je vous salue bien… Je disparais...
(fin du manuscrit)
J'ai ouvert les yeux,
il m'a semblé que de l'or en fusion coulait dans mes prunelles.
Un quotidien froissé
gisait sur la moquette beige. J'avais dû m'endormir, lassé de lire
les élucubrations délirantes d'un article farfelu, ennuyeux et interminable.
A mesure que ma conscience
se dégourdissait, je me sentais de plus en plus singulier, d'étranges
frissons fiévreux parcouraient mon échine.
Alors, je me levais
avec brusquerie, causant le prompt repli de mon volumodulable, soulagé
de recouvrer sa sphéricité initiale.
Autour de moi, un
groupe compact d'individus me dévisageait avec gêne, certains même,
avec effroi et dégoût. Il s'agissait de policiers véreux et d'infirmiers
aux compétences douteuses. Une mallette ouverte, contenait un assortiment
d'énormes seringues, de flacons et d'instruments d'exérèse.
" Mais… Mais qui êtes-vous…Qu'êtes-
vous ? " balbutia le serveur. Ses yeux étaient exorbités et il commença
à vomir, tout en continuant de me fixer.
Baissant mon regard,
je voulus examiner mes mains… Elles avaient disparu, remplacées par
d'énormes pattes ergotées, poilues et griffues. Mes pieds avaient
expérimenté la même mutation. J'eus le douleureux sentiment q'un corbeau
s'extrayait de moi comme d'un placenta, battant lourdement des ailes
afin de s'enfuir par la croisée.
D'un bond de
fauve, ce fauve que j'étais devenu, je m'arrachais du sol et franchis
la porte du club. A présent une seule préoccupation m'habitait : fuir
la ville, rejoindre la tanière où m'attendaient les miens.
Plus tard, reposé,
dispos, je me livrerai aux joies de l'égorgement pour nourrir mes
petits. Et, si une balle d'argent venait mettre fin à mes jours de
garou, je reviendrais… Sous une forme ou l'autre…
Inéluctablement. Indéfiniment.
Eternellement.
Hum ! je vois bien
que l'histoire vous laisse de marbre… Elle vous parait abracadabrante,
mal construite grossière, délirante…
Enfoncé dans votre
voltaire mal rembourré, à la tapisserie usagée, vous vous décrassez
l'œil, béat de jubilation ancillaire devant votre mauvaise reproduction
des Pommes de Cézanne qui ne dépare point votre salon prétentieux.
Tiens votre gros matou
ne ronronne pas. Il ne s'amuse même plus avec le fruit indéhiscent
que vous lui avez offert. Et soudain, ses drôles de feulements vous
mettent aussi mal à l'aise que lui…
Vous avez diablement
raison de vous sentir inquiet... Il y a peu et, pour votre malheur,
je viens d'élire domicile dans son cortex. Dorénavant ses dents affûtées,
ses griffes accérées, sont miennes. Sa kundalini expulsera bientôt
des portées de petits monstres de compagnie…
D'un geste distrait,
vous m'avez caressé à rebrousse-poil et je n'aime pas ça. Pas du tout.
Alors je me pourlèche,
je vous épie, je vous convoite…
Me voilà ramassé sur
moi-même, prêt à vous éborgner, à labourer votre visage de stries
sanglantes. Alors…
Alors vous êtes
un sot. Vous ignorez mes multiples signaux d'avertissements. Vous
me déplaisez infiniment.
Je me sens envahi
par une joie très ancienne. Celle-là même que mes compagnons et moi,
éprouvions avant et pendant la curée.
Ma gorge gronde, palpite...
Tâchez de ne plus me déplaire aujourd'hui…