Le Garou de Neuwisigoth

Ou la découverte d'un vénérable manuscrit à Neuwisigoth

 

"Que ton corps entier n'aille pas dans la géhenne… "

Mathieu 5-29

 

"Nous n'avons aucune raison de nous méfier du monde"S'il y est des frayeurs, ce sont les nôtres : s'il y est des Abîmes, ce sont nos abîmes…"

Rainer Maria Rilke.

 

 

C'était durant les ides de mars.

Comme à l'accoutumée, j'avais égrené l'après-midi en longs moments de méditation tantrique transcendantale avec ma partenaire habituelle, une jeune tibétaine, ma foi assez délurée. D'une ultime chiquenaude érotico- rituelle, l'espiègle montagnarde me fit savoir qu'elle s'en retournait vers sa hachélème.

Apaisé, bien dans ma peau au sortir de cette bénéfique séquence, cultuelle, culturelle, et néanmoins agitée, je me mis à me brosser mes poils intérieurs et tentais vainement de faire un semblant de coiffure à ma vieille tête de garou mal dissimulée, bossuant par endroits ma peau humaine. En proie à une petite faim post-relationnelle, je décidais incontinent de me rendre dans une gargote mal famée de type méditérranéen, dont on m'avait conté pis que pendre et où je risquais peu d'attirer les regards. Coupant mon visiophone à la barbe d'un thuriféraire dégoulinant de logorrhée spécieuse, j'enfilais ma vieille pelisse en peau de chagrin et sortis par une poterne dérobée.

Saisi par une friponnerie de frimas qui me mordait voracement le pif, les ouïes, les griffes et les palmures internes de mes mains, je tentais vainement d'introduire celles-ci dans les poches de ma zobeline. L'une étant occupée par un traité d'eschatologie, l' autre par un manuel de casuistique, ma tentative échoua piteusement. Pressant le pas dans les venelles malpropres de la cité portuaire, aux remugles de bouillabaisse mal coagulée, où j'avais élu tanière, je songeais, penaud, à mon régime alimentaire bien trop riche ultimement. Ce soir, je voulais me substenter médiocrement d'aliments pauvres, pauvres en quantité, pauvres en qualité…Décalorisés ! Bref, j'avais envie d'être dégoûté. L'antre envisagé, avisé, puis choisi, combla tous mes désirs !

Tous mes désirs et plus encore. L'endroit d'abord était bien à l'image des marchands de soupe qui l'avaient imaginé et extirpé de leurs cartables poisseux. Construit sur un ancien dépôt d'ordures, marécageux, lui même amoncelé sur un vieux charnier du XVIIème siècle, ce désastre culinaire était confiné dans les tripes d'une sorte de clapier préfabriqué. La nourriture, elle, était fade, incolore et plus puante qu'inodore, exception faite d'un agréable et vague relent de catacombes qui n'aurait pas déplu à mon copain vampire, Dracula. Servis décongelés à la va-que-j'te-pousse, tous les plats se ressemblaient furieusement, arborant impudiquement et impudemment, cet air de famille qu'ont en commun tous les déchets, du résidu au détritus, de l'épluchure à la rognure, du rogaton au trognon… J'eus beau essayer une douzaine de mets que rien ne différenciait, je ne parvins pas, malgré leurs appelations ronflantes, à identifier leur maigre et suspect contenu. Découragé, l'estomac aigri et criant famine, j'abandonnais cette caverne des Quarante Voleurs, au bord de la nausée, refusant d'honorer, éructant et bavant, l'addition qui était bien l'unique chose salée que servait l'infâme boui- boui. Lourd de rots et de flatulences en grouillante gestation, je me dirigeais vers mon vieux club, histoire de savourer un alcool décent et roboratif.

Une fois arrivé dans ce local accueillant et feutré où j'avais mes habitudes, je fis un signe discret à un barman hirsute qui m'apporta séance tenante un High-Jack de vingt ans d' âge, un de mes breuvages favoris, qu'accompagnait une salade marocaine justement pimentée. Illico presto, je m'affalais dans un superbe fauteuil en synthé-cuir bleu outremer à l'ergonomie volumodulable. Comme d'habitude, les micro-capteurs prirent mon empreinte corporelle aux dessous lycanthropiques, envoyant à leurs confrères microprocesseurs, des brassées d'informations salaces, afin que formes et tissus s'adaptent parfaitement au moindres creux et bosses de mon anatomie, passablement rafistolée et assez curieuse pour que les badauds m'abreuvent parfois de quolibets.

Parvenu avec délectation au huitième verre plein à ras bord, je commencais à me sentir aussi beurré qu'une tartine matinale, originaire de Normandie...

Machinalement, je m'emparais d'un périodique étalé sur une table basse et le parcourus d'un œil avachi. C'est alors qu'un gros intitulé de première page, éveilla mon intérêt d'auteur hérétique, lupin et noctambule autant que somnambule et stimula mes neurones assoupis. Le titre en était" Découverte d'un manuscrit à Neuwisigoth ".

Fortement captivé, je chaussais mes bésicles et me plongeais dans la lecture de l'article que je reproduis ci-après, tant il me parut alléchant dans son apparente débilité.

(De notre correspondant particulier)
Un groupe de chercheurs illustres, constitué essentiellement d'exégètes, de simoniaques, de brocanteurs ambulants et d'évêques lubriques, vient d'effectuer une trouvaille archéologique capitale, pour la meilleur connaissance du passé de notre chère et antique cité de Neuwisigoth. En effet, au mépris des émanations méphitiques et délétères que dégagent les égouts de la place du marché, ces intrépides et savants autodidactes ont exhumé des boues excrétoires, un pesant, souillé et mystérieux coffre de fer. A l'intérieur, gisait depuis des siècles un manuscrit idéographique écrit sur papier hygiénique, scotché sur une antique cuvette à la turque en faïence d'Anatolie. Immédiatement soumis à la thermo-luminescence, ce parchemin fut jugé parfaitement authentique comme d'ailleurs le réceptacle à déjections androgynes auquel s'accrochait encore d'étranges matières polymorphes, aussi fossilisées qu'une crotte de dinosaure.

Au vu des révélations apportées par le décryptage du texte dont certaines, nous a-t-on-dit, sont déjà classées secret-défense au cabinet ministériel correspondant, nous pouvons déjà proposer à nos fidèles et néanmoins cultivés lecteurs, une première version, certes édulcorée et amaigrie par les multiples censures qui nous régissent. On nous fera remarquer l'exceptionnelle pauvreté de la langue employée, ses maladresses, ses abus de barbarismes et de syllogismes, ainsi que ses emprunts éhontés à l'ancien dialecte local. Cependant, nous pensons que le document prime et que l'inculture de son auteur, sûrement un rustre, un forçat ou un magistrat du parquet, saura être absoute par nos érudits et raffinés liseurs.

Voici donc la traduction tapuscrite du manuscrit. Si certains paragraphes ou certaines phrases vous semblent particulièrement obscurs ou confus, voire inintelligibles, souvenez-vous que seule l'omniprésente et omnipotente inquisition réelle et virtuelle, est responsable des ablations et mutilations incohérentes et textuelles qui jonchent l'inapréciable document. Rude et gavante lecture ! C'est tout le mal que vous souhaite votre dévoué correspondant particulier.

Godefroid Le Gueux

 

J'étais harassé...

J'avais passé la journée à mon labo du R.S.C. (Recherches Scatologiques et Cryptozoologiques) où je cumulais les fonctions et les prébendes de balayeur, homme de peine, et chercheur de pointe. Depuis quinze ans, je faisais le même boulot tordu, examinant des crottes de dinosaures, généralement dimorphes, au carbone quatorze, mon employeur étant spécialisé dans l'étude de la datation des colombins, et mettait un point d'honneur à exceller dans son métier d'analyseur de bronzes coulés.

En fait notre labo et ses dépendances recelaient une fabuleuse quantité de selles de toutes provenances : politiques et apolitiques, huguenotes et catholiques, royales et vassales, urbaines ou champêtres , elles étaient toutes là, soigneusement répertoriées. Un vrai musée des fèces.

J'en avais ma claque de ce gagne-pain pourri et j'avais décidé de prendre ma retraite, incessamment sous peu.

Après être passé au bactéricide, qu'on disait aussi spermicide, je regagnais mon chez- moi, ivre de fatigue. Toute cette camelote que je tripotais journellement me rendait fou. Je me jetais sur ma litière, tout habillé, sombrant aussitôt dans un sommeil comateux qui me sembla ne jamais devoir finir. Quand je m'éveillais le lendemain, sans même avoir commis la moindre agression de routine, je compris que, plus jamais rien, ne serait pareil… RIEN…

Car ce matin-là, le soleil se leva trois fois…

Trois vaines et inutiles fois…

Pâle, épuisé, il renonça à former son ellipse orthodromique tentant, mais en pure perte, de zigzagodromer pour atteindre son but. Pour l'honneur, il entama une ultime demi-tentative, laquelle échoua aussi misérablement que les antérieures. C'est qu'il se faisait vieux le soleil… Il lui en coûtait de poindre à l'horizon et plus encore de s'élever pour lécher les zones zénithales… Stupéfait, ahuri, je vis que, conscient de son extrême faiblesse, il se laissait retomber pesamment à l'endroit précis qu'il aurait dû quitter pour remplir son devoir d'astre plafonnier.

La catastrophe que j'évoque, eut d'emblée des répercussions désastreuses sur le bétail et les hommes, me privant ainsi de succulentes victimes. Chauffés à blanc, rôtis, calcinés, ceux et celles que ses rayons n'abandonneraient plus jamais, se réfugièrent au plus profond des cavernes, des anfractuosités et des trous de taupes.

Les nouveaux troglodytes, appréhendaient justement l'intempérance solaire, d'autant plus que jamais la planète n'avait été capable de tourner sur elle-même, ainsi que l'affirmaient mensongèrement, les légendes du deuxième millénaire et les pictogrammes de la prim'histoire. D'ailleurs comment aurait-elle pu, puisqu'elle était plate comme une limande ou une galette orientale au sésame.

Des deux côtés de la terre plane, les indigènes consternés, puis affolés, expérimentèrent une endémie de suicides, définitivement virulente. Le moral était au plus bas ; personne ne voulait entendre parler d'une obscurité éternelle, personne non plus ne souhaitait griller vingt quatre heures sur vingt quatre…

Mais le pire restait à venir et la situation se détériora de manière exponentielle.

Sans l'ombre d'un hasard, au moment précis où l'astre-roi, regagnait sa couche, Alpha du Centaure décida de convoler en illégitimes noces avec sa copine Arcturus, ce qui n'arrangea rien et indigna la plupart des étoiles puritaines intergalactiques, surtout qu'incontinent, à peine attiédie la saillie copulatoire, des rejetons naquirent en grand nombre et à la queue leu leu, expulsés en stridences pétomanes et incandescences métissées de lueurs fulgurantes.

" Jamais vu autant d'étoiles filantes à la fois " commentèrent, excités, plusieurs détraqués de leur état, qui hantaient les coins de rues malpropres durant ces heures propices à tous les dérèglements. La vieille cité où j'habitais n'avait pas échappé à la panique générale. Partout régnait la frayeur. Est-il besoin de dire que nous nous trouvions du côté obscur ?

Ce noir qui nous surplombait, nous encerclait, nous asphyxiait, était quadrillé de mouvantes hachures multicolores qui nous terrorisaient tous et nous induisirent à commettre des actes étranges, répréensibles et repoussants, le plus souvent, irrémissibles.

Ainsi mon plus proche voisin décida d'occire son treizième félidé pour la seule aberrante raison qu'il était du plus beau noir cosmique !

D'ailleurs une de mes voisines, que l'on disait un peu dérangée, agit de même avec son ragondin préféré, et cette fois sans la moindre raison. Au moment où j'écris laborieusement les jambages de mes lignes, je me souviens d'une autre habitante de mon quartier qui chuta dans mon jardinet et, les os rompus, agonisa durant de longues heures.

Sorcière de son état, elle avait perdu l'équilibre en survolant ma maison sur son manche à balai. Pas question de lui porter secours ! La vieille salope puante n'avait que ce qu'elle méritait depuis le temps qu'elle nous les brisait. Par contre, j'étais ennuyé pour mes rhododendrons sur lesquels s'étaient répandues ses chairs avariées et ses viscères putrides.

Vraiment, notre chère et antique cité offrait un spectacle abominable ! Des gamins cruels commençaient à dépecer des vieillards, utilisant leur peau pour confectionner des lanières de cuir destinées à capturer et à étrangler des mylodons pris de folie. Ceux-ci envahissaient nos rues à la recherche d'hypothétiques déchets de festins. Ils couvraient nos pavés d'énormes colombins noirs, transformant notre ville en une sorte de cargo empli à ras bord d'une malodorante cargaison fécale ; la mauvaise réputation des monstres mylodoniques était ancrée à ce point dans les gènes de nos chers petits, qu'ils les massacraient allègrement lorsqu'ils pouvaient les attraper au lacet. Il est bon de se souvenir qu'à l'époque où je rédige ce texte, de mes pattes aux griffes si longues qu'elles me compliquent la prise en main d'une plume d'écritoire, c'est à dire à l'aube du troisième millénaire après Yesuah Ben Youssef, fils bien aimé de l'oreille de Marie et d'un menuisier charpentier en exil politique, on avait depuis longtemps, renoncé à épargner toute forme de vie sauvage et hétérozygote.

Epouvanté, j'allais renoncer à progresser dans ce cloaque, lorsque survint un alopécique étique affligé d'un chef de hulotte d'où, par une sorte de bec corné, s'échappait un hululement sinistre et idiopathique. Son aspect repoussant, son teint cireux, étaient ceux d'un zombie frais exhumé de sa bière par un tonton macoute. Vêtu comme un myrmétologue en goguette, il s'avançait à ma rencontre, en sautillant de travers, tel une autruche enceinte. Démesurément grand, il se pencha sur moi, éructant des idiolectes visiblement bien rhyzomisés, dignes d'un cavernicole averti. Son haleine puait les pommes pourries. Je ne comprenais rien à ses paratoxytons, ce qui le rendait de plus en plus atrabilaire. Je me mis à faire de grands moulinets avec mes longs bras de garou afin qu'il s'éloigne, car je n'avais même pas envie de le tuer et encore moins de dévorer cette charogne vivante. L'ordure alors me décocha un fameux coup de pied dans l'iliaque, mais fort heureusement, me rata de peu. Ecumant de rage, il récidiva par un autre coup tout aussi furieux qui me faillit rompre l'ischion. Je fulminais. Il ne me quittait pas du regard atroce de ses orbites énuclées dont j'avais un mal fou à me défasciner. Je finis par le gifler violemment, ce qui le projeta contre un mur orbe et rugueux. Sous le choc, le fluet s'effrita, telle une termitière multiséculaire et desséchée. Un zeste de vent le dispersa en nuée pulvérulente et polluante. Ouf !, cela faisait une abomination de moins !

Pendant ce temps, autour de nous, dans le cosmos, les commérages allaient bon train. La diaspora stellaire cancanait à tire-larigot sur l'union de ces grandes folles d'Alpha et d'Arcturus. On entendit même l'infecte Protée, héler la très éthérée K.69 pour lui dire, entre deux pets d'astéroïdes, que si ces foutus vermisseaux qu'on nomme terriens, avaient déjà leurs pédérastes, elles, maintenant, héritaient d'un couple de pédéastres. N'importe quoi !

Mais, ceux d'entre nous qui croyaient avoir atteint les pires sommets de l'atroce, de l'indicible et de l'inénarrable, se trompaient lourdement…

Une épouvantable brèche fissura et fracassa l'espace et la matière, concrétisant une gigantesque fracture spatio-temporelle. Du coup, le temps s'abolit et se figea en résidus apocalyptiques, ridiculisant à jamais les instruments sophistiqués qui avaient eu la prétention de le mesurer. Montres de gousset, pendules et horloges municipales allèrent à la poubelle. Ah ! Si seulement j'avais possedé une bonne vieille clepsydre...

L'air se densifia d'antiparticules, antiprotons, antineutrons et autres positons ; les miroirs cessèrent d'absorber gloutonnement la troisième dimension de nos propres images. Abasourdi, choqué, je me sentis cerné par des forces abominables et hallucinatoires.

Stoppés en plein mouvement, des passants mâles, femelles et indéterminés, avaient adopté de curieuses postures dignes de la statuaire hindoue. A certaines fenêtres, j'apercevais des couples enchevêtrés l'un dans l'autre jusqu'au trognon, pour l'éternité figés, en coïtus interruptus. Déjà, certains corps se réduisaient en poussière, sous l'emprise malsaine du vent crypto-polaire qui squattait nos rues, à grande vitesse. Miasmes et déjections de toutes origines, me balafraient le visage. Quant à la puanteur… Halluciné, je tentais d'effectuer quelques gesticulations… Et cela marcha.

Tout près de moi, pas encore détérioré, gisait le cadavre d'une jeune étrangère sur sa draisienne déchiquetée. Quelqu'un avait déposé un bouquet d'anthuriums. Une touriste probablement, à en juger par sa vêture criarde. Son postérieur rebondi, largement découvert par un kilt retroussé, provoqua en moi une intérèssante bandaison qui acheva de me rassurer sur mon taux de testostérone.

Etrangement, mais fort heureusement, je n'étais pas affecté par la mortelle paralysie, qui avait fait trépasser mon voisinage...

Titubant sous l'impact de tant d'émotions, je regagnais vaille que vaille le rez de chaussée de mon petit pavillon minable de garou de banlieu. Je me postais aussitôt à la croisée de ma cuisine, guettant inlassablement l'ébauche d'une improbable reprise d'activités et donc de vie, fut-elle embryonnaire.

J'y restais une dizaine d'années !

Ouais, par Belzébuth, dix putains d'années passées à faire le guet comme la laide Sœur Anne, sans quitter mon lamentable observatoire. Sauf pour satisfaire mes besoins naturels et artificiels réunis, au plus proche et au plus vite et croquer sans faim ni désir quelconque, de très rares pékins cadavériques, échoués dans ma zone. A la maison, apathique je me contentais d' ingurgiter quelques mesclins et des sachets merdiques, probablement iophylisés sous Jules César. Leur contenu était censé combler mes carences en sels minéraux et protéines faisant ainsi la nique à mon avitaminose chronique. Je les avais thésaurisé durant des lustres sans trop savoir pourquoi…

Le puits de mon potager maigriot me fournissait une eau brunâtre, huileuse, juste bonne à m'éviter de claquer de déshydratation, ma condition d'homme-loup me persécutant d'une soif inextinguible.

Par Astaroth et le 666 je me signais à l'envers par trois fois comme le veulent la Tradition, le Grand Albert et le Nécronomicon. Tout ce rituel pour ne pas laisser éclater ma rage ! Dix foutues années à me les geler, mes pattes glacées, recroquevillées, dans ce qui restait des poches lacérées de mon vieux pelage mité de rechange, par le temps rendu fadasse. Et cette empafée, cette saloperie de lune bouffie et mal-baisée qui me narguait en me flanquant éternellement sous le nez, sa même face vérolée de milliers de cratères à comédons...

Pas vraiment une lune de garou !

Lors, je m'abîmais dans des apophtegmes et des cogitations chaotiques. Je ricanais de mes poils hirsutes, en songeant que depuis longtemps, il ne devait plus subsister la moindre trace de vie dans les ruines des hameaux à bouseux qui jouxtaient presque, les croulants murs de garde de notre hostile citadelle de Neuvisigoth. L'ignoble bâtisse avait dû s'engloutir dans un marécage mal asséché qui ne l'avait que trop supporté.

Je m'étais laissé dire que dans des temps reculés, de semblables sinistres cités avaient infecté puis métastasé notre Occitanie bogomile. Sans que j'en devine la raison, cet assassin de vent polaire déprogramma sa course échevelée et se mordit la queue tel un vulgaire canidé atteint de démangeaison anale.

Un crachin sinistre et pleurnichard le remplaça vite fait puis se mua en pluie lourde, grasse et acide.

J'étouffais comme un asthmatique en manque de ventoline sous un ciel noir-bouillasse mais toujours aussi mortellement brûlant comme un micro-onde pris de folie suicidaire.

Je n'en pouvais plus, j'étais au bout du rouleau. En dix ans, rien n'avait changé ou presque. Les momies ratatinées dont j'étais entouré, tombaient en poussière au moindre appel d'air. Leur seule présence me démoralisait. Avec l'urine trouble qui giclait des cieux et liquéfiait charognes et immondices, ma rue, de pourrie, était devenue franchement dégeulasse.

Croix de bois, croix de fer, j'étais persuadé que plus aucun survivant homo lupus n'apparaîtrait dans cette désolation. Rien, absolument rien n'arriverait, ne se produirait, ne me surprendrait, en bien ou en mal… A quoi bon continuer à espérer et, en outre à espérer quoi ? Irrité, je procédais à une toilette ultime et, tripotais quelques livres et palimpsestes qui m'étaient chers et mis définitivement ma clef romane sous ma porte gothique. Ensuite je me hâtais d'avancer parmi les détritus fétides qui encombraient la chaussée : émergence délétère de bulles baveuses, crevant la surface du cloaque qui avalait mes pas, rongeait mes bronchioles et s'ingéniait à m'aspirer en une répugnante et poisseuse succion.

 

Finalement je débouchai sur l'antique agora où la Machine-sans-Nom avait été installée aux calendes grecques, dans le sang et les pleurs des captifs barbaresques dont notre ville faisait commerce pour sa plus grande prosperité.

Anachronique, surannée, impavide, " Elle " se trouvait toujours là… Menaçante, homicide… Triomphante … Elle, c'était un énorme amas de feraille, inquiétant comme un monstre tapi. J'aurais juré qu'elle n'attendait que ma venue et ne pus réprimer les tremblements spasmodiques qui s'emparèrent de mon pauvre corps délabré cheminant vers de nouvelles atrocités.

Mon cœur battit la chamade, ma vision s'obscurcit, mes pattes velues se dérobèrent et je dus ramper pour progresser vers ma destinée… Lorsque la Machine au non Nom fut à la portée de mon corps décharné, je me redressais avisant un gros interrupteur démodé que je manoeuvrais avec une ultime hésitation et une paire de rots. Bien qu'elle soit mangée par la rouille, je la sentais horriblement ethnocide, prête à recouvrer ses appétits de jeunesse.

Alors… Alors j'entendis un épouvantable fracas provenant d'engrenages torturés, de mécanismes agressés, le tout ressemblant à l'opus posthume d'une odieuse symphonie de métal déchiré et concassé, orchestrée par un compositeur atteint de démence lubrique. Mes longues oreilles atrocement blessées identifièrent rapidement l'infernale partition. Antan, quand elle retentissait, elle pétrifiait tous les habitants de Neuwisigoth. Non, rien n'avait vraiment changé, et la peur sclérosait mes nerfs, liquéfiant ma pensée… La Machine toussa, expectora une énome glaire dense et glauque, puis rota. Dans une mazurka de grincements hargneux, une porte s'ouvrit devant moi, me révélant la béance d'un gosier sans fond, défendu par une denture aussi cannibale que la mienne.

Souvenez-vous, je ne puis mourir. Seulement souffrir, mais de quelle manière !

...J'ai beau être garou depuis les siècles des siècles, les tortures qu'on inflige à ma carcasse bien vivante, au dela des apparences mortifères que je présente, ne me sont pas moins horribles à supporter. On m'a parfois découpé en morceaux mais, sachez que le moindre débris de moi même est à lui seul capable de provoquer mes réincarnations intégrales...

Les yeux clos je franchis le pas…
- " Prêt ? " me nasille une voix synthétique et sépulcrale…
-" Prêt " je m'entends répondre d'un ton chevrotant
-" Action " éructa sans appel la voix d'outre-tombe.

En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire je fus ébouillanté, tranché, dépecé, émincé... Circonstance foutrement bizarroïde, une alégresse débordante et orgasmique, inonda les miettes qui subsistaient de mon être. Aucun doute n'était plus permis, " Elle " était encore au mieux de sa forme.Vaguement rassuré, je ne sais trop pourquoi, je me laissais aller à une certaine paix intérieure pendant qu' "Elle " me digérait avec volupté.

Je suis las de conter et raconter, et c'est ici que, par ma volonté s'achève la funeste et funèbre odyssée de ma ville, tandis que la mienne propre, chemine sur la voie lumineuse de ma dix-septième réincarnation. Entre caudalité et causalité, les bouts épars de viande et d'os de ma dépouille, suçés puis dissous par les sucs de la Machine, sont ejectés en bouillie sanguinolente canalisée vers l'agora, comme au bon vieux temps du docteur Guillotin. Un peu de jus rosâtre, épandu sur les pavés usés, atteste encore de ma dernière présence karmique. Je progresse vers l'Eveil total et me sens en parfaite harmonie cosmique avec la nouvelle apparence charnelle que m'alloue la métempsychose.

Je suis à nouveau un avatar.

Et… j'apprends à lisser mon pelage roux de loup et noir bleuté de corbeau solitaire. A présent je me réalise dans une bi-transformation et ma réincarnation me fait deux en un.

Entouré à l'infini de vastitudes sablonneuses, garances, amarantes, ocres et terres de sienne, je médite, sous l'Arbre du Ténéré. D 'un coup de croc mais aussi de bec précis, j'arrache mon plus long poil et ma plus belle plume afin de vous écrire, à vous, l'hypotétique. A leurs extrémités, perlent des gouttes de sang qui seront mon encre et vous véhiculeront, dans les temps à venir, les stigmates d'un de mes passages.

Par la suite, je tracerai un mandala qui guidera spirituellement, mes premières courses et mes premiers envols.

Enfin je pourrai courir dans les steppes et prendre mon essor dans les nuages...

A l'instar de Sagremor, Agravain et Perceval qui recherchèrent le Graal à Montségur, Lombrives, Ornolac et sur les domaines interdits du roi-pêcheur, j'irai en quête de mes semblables : non ceux d'apparence ou d'espèce, mais bien d'âme, de cœur, d'esprit et de moeurs, évitant la tragique confusion de l'être et du paraître.

Jusqu'au jour faste et lumineux où je rejoindrais la Louve Blanche des hyperboréens, le Loup Gris des Algonquins et des Abenakis, le Loup Bleu des Mongols et le Loup Noir des Céltibères… compagnons indéfectibles des parcelles d'éternité de mes errances, partagées depuis l'Aube des humanités transformables.

Mais il suffit. La suite m'appartient et je la cèle.

Et d'un cri, mi croassement, mi hurlement, que votre ignorance considérera, bien évidemment, comme lugubre… Je vous salue bien… Je disparais...

(fin du manuscrit)

 

J'ai ouvert les yeux, il m'a semblé que de l'or en fusion coulait dans mes prunelles.

Un quotidien froissé gisait sur la moquette beige. J'avais dû m'endormir, lassé de lire les élucubrations délirantes d'un article farfelu, ennuyeux et interminable.

A mesure que ma conscience se dégourdissait, je me sentais de plus en plus singulier, d'étranges frissons fiévreux parcouraient mon échine.

Alors, je me levais avec brusquerie, causant le prompt repli de mon volumodulable, soulagé de recouvrer sa sphéricité initiale.

Autour de moi, un groupe compact d'individus me dévisageait avec gêne, certains même, avec effroi et dégoût. Il s'agissait de policiers véreux et d'infirmiers aux compétences douteuses. Une mallette ouverte, contenait un assortiment d'énormes seringues, de flacons et d'instruments d'exérèse.

" Mais… Mais qui êtes-vous…Qu'êtes- vous ? " balbutia le serveur. Ses yeux étaient exorbités et il commença à vomir, tout en continuant de me fixer.

Baissant mon regard, je voulus examiner mes mains… Elles avaient disparu, remplacées par d'énormes pattes ergotées, poilues et griffues. Mes pieds avaient expérimenté la même mutation. J'eus le douleureux sentiment q'un corbeau s'extrayait de moi comme d'un placenta, battant lourdement des ailes afin de s'enfuir par la croisée.

D'un bond de fauve, ce fauve que j'étais devenu, je m'arrachais du sol et franchis la porte du club. A présent une seule préoccupation m'habitait : fuir la ville, rejoindre la tanière où m'attendaient les miens.

Plus tard, reposé, dispos, je me livrerai aux joies de l'égorgement pour nourrir mes petits. Et, si une balle d'argent venait mettre fin à mes jours de garou, je reviendrais… Sous une forme ou l'autre…

Inéluctablement. Indéfiniment. Eternellement.

Hum ! je vois bien que l'histoire vous laisse de marbre… Elle vous parait abracadabrante, mal construite grossière, délirante…

Enfoncé dans votre voltaire mal rembourré, à la tapisserie usagée, vous vous décrassez l'œil, béat de jubilation ancillaire devant votre mauvaise reproduction des Pommes de Cézanne qui ne dépare point votre salon prétentieux.

Tiens votre gros matou ne ronronne pas. Il ne s'amuse même plus avec le fruit indéhiscent que vous lui avez offert. Et soudain, ses drôles de feulements vous mettent aussi mal à l'aise que lui…

Vous avez diablement raison de vous sentir inquiet... Il y a peu et, pour votre malheur, je viens d'élire domicile dans son cortex. Dorénavant ses dents affûtées, ses griffes accérées, sont miennes. Sa kundalini expulsera bientôt des portées de petits monstres de compagnie…

D'un geste distrait, vous m'avez caressé à rebrousse-poil et je n'aime pas ça. Pas du tout.

Alors je me pourlèche, je vous épie, je vous convoite…

Me voilà ramassé sur moi-même, prêt à vous éborgner, à labourer votre visage de stries sanglantes. Alors…

Alors vous êtes un sot. Vous ignorez mes multiples signaux d'avertissements. Vous me déplaisez infiniment.

Je me sens envahi par une joie très ancienne. Celle-là même que mes compagnons et moi, éprouvions avant et pendant la curée.

Ma gorge gronde, palpite... Tâchez de ne plus me déplaire aujourd'hui…

 

Auteur : Christian HITIER de VALMERCY
Copyright ©1995
Euroloup Copyright © 2001
Tous droits réservés.


Mesurez votre audience